« The trains ain't going anywhere »
DAZE
Extrait de la préface
Le train accélère pour atteindre sa vitesse de croisière, celle des « directs » qui ne marquent plus l'arrêt dans les dernières gares de banlieue avant Paris. Le ciel d'hiver, encore très sombre à cette heure, est faiblement éclairé par le halo lumineux de la grande ville. La rame file à toute allure dans la vaste plaine qui s’étend jusqu’au boulevard périphérique - dont on devine au loin les enseignes lumineuses dressées au sommet des immeubles.
A l'intérieur du wagon règne l'ambiance des petits matins ferroviaires, faite de torpeur, d'impassibilité et d’attente résignée. Beaucoup de passagers semblent encore hésiter entre demi-sommeil et amorce d’activité. Des femmes n'ont d'ailleurs pas eu le temps de sécher leurs cheveux, qui restent mouillés malgré la température extérieure glacée. Plusieurs se maquillent avec le minuscule miroir de leur poudrier ; les unes écarquillent les yeux pour se mettre de l’eye-liner, d’autres se pincent les lèvres pour y appliquer leur bâton de rouge..
Lors des derniers arrêts du train, une station de radio diffusait depuis un haut-parleur sur le quai désert des nouvelles du temps prévu pour la journée. Un ou deux spots publicitaires lancés dans la nuit avaient eu le temps de s’engouffrer par la porte ouverte – créant parmi les passagers l’impression fugitive d’avoir encore un pied dans leur cuisine ou leur salle de bain, dans les odeurs de shampooing, de parfum, de café et de pain grillé.
Maintenant, les portes restent fermées et ce sont d'autres sons qui servent de bruit de fonds et se mêlent aux conversations entre habitués de la ligne : le vrombissement du système de climatisation, le battement régulier des roues sur le remblai et les pulsations sourdes des MP3… Dans les travées, on aperçoit des lycéens révisant une leçon, des amateurs de mots fléchés et de sudoku absorbés par les premières grilles du jour, des croyants lisant ligne à ligne des bibles de poche écornées aux versets abondamment soulignés ou des corans protégés dans d'épais étuis en cuir.
Au-dehors, à travers la vitre bordée de givre, défile dans la nuit finissante l'arrière-cour désolée de la banlieue, le paysage ingrat et familier qui sert de décor intime à la multitude qui le traverse quotidiennement. Envers des immeubles d'habitation où l'on aperçoit les postes de télévision allumés et les tubes de néon fluorescents des cuisines. Usines aux toits en triangle abandonnées depuis des lustres, flanquées de plates-formes de chargement où aucun camion ne vient plus charger. Bordures végétales en friche entre les fonds de jardin des pavillons et le ballast des bas-côtés jamais entretenus de la voie ferrée.
Lorsque la lumière de l'aube se profile à l'horizon, venant du fonds de la plaine, les graffiti commencent à émerger de la pénombre, dans l'encadrement des fenêtres. Les uns sont des inscriptions des plus sommaires, presqu'austères, tracées à la peinture chromée et entourées de traits noirs. D'autres sont des compositions plus recherchées, jouant aussi bien des formes tourmentées des lettres que d'une débauche de couleurs en complet décalage avec la physionomie maussade des lieux.
Certains, oubliés là depuis longtemps, sont devenus des lambeaux d'écriture; mais d'autres pourraient avoir été réalisé la veille ou dans la nuit tant leur peinture paraît fraiche. Nombre d'entre ces graffitis paraissent de fait récents, ce dont atteste le chiffre 2007, ajouté ici et là – comme si leurs auteurs tenaient à rappeler la vitalité de leur art, depuis qu'il est de plus en plus énergiquement combattu par les autorités locales et les entreprises de transport public.
Il y a des tags isolés – presque solitaires. Ils émergent des buissons, des tapis de lierre poussiéreux et des épaisses broussailles recouvertes de ronces sur lesquels s'accrochent à cette saison d'innombrables houppes d'une pâleur blanchâtre. On en voit aussi sur les piliers des ponts, parfois encadrés par les cordes à linge tendus entre les caravanes des nomades qui ont échoué là ; sur les palissades en bois et en tôle ondulée autour des parcelles des jardins ouvriers étirées sur les talus, avec leurs cabanes et leurs épouvantails.
Il y a aussi des graffiti alignés en force sur les espaces les plus en vue et donc les plus prisés. Ils forment des bataillons denses, alignés par endroits sur plusieurs rangées superposées, quand les surfaces le permettent : sur les hauts murs de brique de bâtiments industriels désaffectés et les surfaces métalliques d'entrepôts en activité, au-dessus des palettes entassées sous leur protection de plastic ; sur les clôtures entourant les casses des ferrailleurs, au-dessus des tas de ferrailles et des portières de voiture rangées comme des assiettes sur un égouttoir ; ou encore sur les parois de soutènement de béton gris qui bordent par endroits la voie ferrée.
Le train suit une longue trajectoire oblique qui fait légèrement pencher les wagons. Après le franchissement du canal Saint-Denis dont on longe un instant une écluse située en contrebas, il se met à rouler en ligne droite. On aperçoit la grande tour de bureaux isolée qui domine la plaine, avec son immense panneau lumineux bleu PHILIPS qui tourne si lentement dans le ciel qu'il paraît immobile. Un peu plus loin, se profile dans la brume matinale la basilique du Sacré Cœur dont la silhouette couleur de craie sert de signal à tous les banlieusards approchant la capitale par le nord.
Le jour commence à poindre et éclaire le paysage d'une lumière oblique. L'emprise de la ligne rétrécit à vue d'œil, les rails convergent et s'entrecroisent, formant bientôt un seul faisceau sur lequel débouchent en même temps des wagons vivement éclairées venues de plusieurs directions. L'approche de la gare du Nord fait penser à une imposante gorge artificielle encaissée entre de vieilles murailles, surmontées de grilles en fer forgé, d’arbres et de vieux immeubles gris en surplomb.
A cet endroit, les graffiti deviennent si nombreux qu'ils tapissent les surfaces accessibles, à perte de vue. Ils composent une frise ininterrompue qui court sur les conteneurs empilés, les pylônes, les portiques de signalisation et les postes d'aiguillage - et jusqu'au bas du panneau peint en lettres rouges et blanches qui annonce aux voyageurs depuis des générations: « PARIS – 1 km ».
Un peu avant de pénétrer sous la grande verrière, une autre rame se rapproche peu à peu sur une voie parallèle. Il s’agit de l'un de ces trains déclassés et invariablement poussiéreux - que les habitués appellent les « petits gris ». Soudain, un rayon de soleil vient frapper de tout son éclat froid l'antique motrice, illuminant deux grands graffitis bariolés peints sur la carapace d'acier.
Ils restent quelques secondes dans le cadre de la vitre, le temps de remarquer l'élégance des lettres, due à une légère inclinaison vers la gauche des caractères massifs et bombés, ainsi que l'éclat de leurs coloris: vert émeraude constellé d'étoiles jaune citron pour l'un, larges rayures rectilignes rouge écarlate et bleu clair pour l'autre. C'est comme si ce scintillement éphémère des graffiti sous la lumière hivernale venait d'arracher un instant ce no man's land métallique et minéral à sa morne désolation habituelle ; à la façon des gerbes d'étincelles qui parfois, en cette saison, embrasent gaiement le ciel lors du contact des antennes sur le toit des trains avec le givre des câbles d'alimentation.