Extrait de la préface
Une inflation visuelle en hausse constante, relayée par une diffusion désormais ininterrompue des médias, nous expose presque à chaque instant au clignotement fébrile des images.
Pareille situation, née de la rencontre de la culture de masse et des nouvelles technologies de la communication, n'a pas de précédent dans l'histoire - même lors des conquêtes successives de notre monde par la photographie, la presse illustrée, le cinéma, la publicité ou la télévision. En permanence, des images - fixes ou animées - nous guignent depuis les hauts murs, les tableaux lumineux et les kiosques à journaux de nos rues, sur les écrans au fond des salles obscures, chez les cafetiers et les coiffeurs de nos quartiers, mais aussi sur les autels domestiques, les postes de télévision, les consoles de jeux et les ordinateurs de nos maisons.
Confrontés à cette omniprésence de l'image, notre condition fait penser à celle d'une humanité appelée à scruter, jour et nuit, la lunette d'un gigantesque kaléidoscope en perpétuelle rotation. Parfois, nous restons médusés devant le jeu éclatant des verroteries de couleur qui s'entrechoquent et s'entremêlent sous nos yeux. Parfois aussi, notre regard fasciné voudrait retenir l'une ou l'autre des formes fugitives reflétées sur le jeu de miroirs de l'instrument. Il arrive alors qu'au cours de ces brefs face-à-face, nous ressentions une espèce de secousse intérieure, aussi discrète qu'agréable et inexplicablement bienvenue. Si bien qu'il n'est pas rare que nous revoyions ces figures jusque dans nos rêves, quelque fois très longtemps après leur apparition au fond du tube cylindrique...
Pourtant, il ne s'agit là que d'un versant de notre relation aux images. Car très souvent aussi - il faut l'avouer - notre patience est mise à rude épreuve. Le défilé des infinies combinaisons d'images menace de saturer notre vision, voire de brouiller notre esprit et notre intelligence. Nous sentons, plus ou moins confusément, que cette situation a quelque chose de chaotique et de déroutant; comme si la multiplication effrénée des images émanait d'une volonté obscure, presque angoissée, de renouveler sans fin l'univers visuel qui nous entoure.
Or, dans le même temps, un climat de suspicion pèse sur notre fréquentation des images. Des rumeurs tenaces cherchent à nous compromettre quand, restant sourds à l'appel des Muses, nous avons la faiblesse de rechercher la futile compagnie de ces objets visuels qui peuplent notre espace quotidien. Pareilles assertions, qui savent se nourrir de notre réelle perplexité, ont fini par nous ébranler et par mettre à mal notre fierté.
Les ouvrages, pamphlets ou articles, auxquels on pourrait donner le titre générique de « Contre l'image » ne se comptent plus. On y rappelle régulièrement la part de notre emploi du temps passé devant la lunette du kaléidoscope, à la merci de l'attrait trompeur du spectacle permanent qui s'y déroule. On nous invite sur tous les tons à nous réveiller des inquiétantes rêveries collectives que suscite l'image, à prendre notre distance avec le culte aussi aliénant qu'archaïque dont celle-ci est l'objet.
Certes, cette querelle qu'on nous porte est une très vieille affaire : la mauvaise réputation de l'image, comme de ceux qui sacrifient à son culte remonte à l'antiquité. Elle est aussi ancienne que le mot lui-même, considéré depuis le platonisme, comme relevant de l'ordre de l'apparence, et donc de la fausseté et du moindre-être. Le litige a ensuite longtemps été entretenu par l'Eglise qui n'a cessé avec Bossuet d'exprimer les mises en garde les plus nettes : « N'attachez point vos yeux sur un objet qui leur plait. »
Aujourd'hui, d'autres voix sont venues se joindre à celles des hommes de religion et des philosophes. Depuis plus d'un demi-siècle, ce sont les représentants des sciences sociales - sociologues, historiens de l'art et de la culture, sémiologues, psychanalystes - qui ont pris leur relais dans cette polémique. Ils sont souvent parmi les premiers à jeter le discrédit sur le rapport coupable que nous sommes censés entretenir avec les images de notre temps.
Ces auteurs paraissent surtout unanimes pour s'inquiéter de l'attrait irrésistible exercé par les fragments mobiles de verre coloré. Laissant de côté la question de l'efficacité anthropologique de ce pouvoir des images, ils ne décèlent dans cette fascination qu'une négation inconvenante de la raison et du sens. Cela leur permet de maintenir la tradition morale de ceux qui, pour nous délivrer du piège tendu à nos regards par l'image, préconisent l'intervention salvatrice de l'idée, comprise comme une autre façon de voir : « Une vue affranchie des limitations de la vue », disait Maurice Blanchot.
Ces dernières années, avec la montée en puissance de ce règne du visuel qui nous cerne, le diagnostic s'est fait plus sévère et les médisances sont devenues plus désobligeantes. Les uns répandent le bruit que notre relation ensorcelée avec les images de masse se résumerait à présent à l'absorption lénifiante de produits sortis d'une immense et douteuse fabrique, dont le centre nerveux serait localisé outre-Atlantique et les ramifications seraient planétaires. D'autres, porteurs de jugements plus apocalyptiques encore, nous accusent de lâcher la proie de la haute culture et de l'art pour l'ombre illusoire d'un "télé-monde" qui menacerait jusqu'à notre faculté d'imaginer, notre intériorité, notre vie psychique...
A trop prêter attention à ces voix, nous en viendrions vite à nous interdire de seulement approcher notre oeil du kaléidoscope géant. Et bientôt, nous chercherions une solution pour nous en séparer et mettre le dangereux appareil au rancart pour l'éternité...
Or, trop d'entre nous récusent les jugements de ces nouveaux iconoclastes. Nous n'acceptons par de renier les figures les plus saisissantes qui continuent à apparaître au fond du cylindre et à nous enchanter, jusqu'à hanter nos nuits et nos pensées. Nous n'acceptons pas non plus de perdre la trace des trésors que nous y avons aperçus un jour - aussi humbles et éphémères fussent-ils; les laissant injustement condamnés à l'oubli pour leur concours bien involontaire à la confusion générale. Enfants de l'image - comme d'autres, avant nous, ont été enfants de l'écrit ou enfants de la parole - nous refusons de nous séparer de l'ingénieux instrument.
C'est pourquoi je pense qu'il est devenu urgent de s'intéresser de beaucoup plus près à ce flot d'images sans légitimité ni pedigree. Ainsi seulement pourrons-nous défendre celles qui, après avoir mérité notre regard, sont aussi dignes de toute notre attention.
Mais comment se repérer au milieu de cette espèce de fatras visuel qui peuple notre mémoire et borne notre horizon?
La tâche s'annonce en effet peu aisée. Car pour sonder ces images innombrables et y faire un choix, on ne saurait se fier aux critères qui ont habituellement cours. Ni ceux des plébiscites de la foule des anonymes, mesurés à l'aune capricieuse des tirages ou des audiences. Ni ceux des tamis esthétiques dont use l'élite des gens de goût en quête d'oeuvres d'exception, frappées du sceau indélébile de l'Art. De plus, dans ce domaine où le goût populaire et la culture subalterne sont en quelque sorte chez eux, on ne doit pas perdre de vue que les pièces les plus précieuses ne sont pas nécessairement les plus rares ou les plus éblouissantes. La tonalité la plus fade comme la banalité la plus irrévocable pouvant même y trouver de nouvelles lettres de noblesse.
En guise de réponse, une première voie s'ouvre à nous et peut nous guider. Celle-ci consiste à réhabiliter les imageries de masse qui ont marqué notre époque de leur empreinte: les grands motifs récurrents de notre culture urbaine contemporaine qui tentent de remplir le vide laissé par la tombée en désuétude de la religion populaire et du folklore. Ceux dont la fortune universelle, la cohérence formelle, la durée de vie et surtout le respect quasi-sacré dont on les entoure peuvent tenir lieu de haute recommandation - alors qu'ils sont largement délaissés par les sciences sociales.
C'est cette direction vers laquelle je me suis hasardé dans mes premiers livres en rendant hommage à deux iconographies majeures nées à l'âge industriel: la pin-up et à la photo-portrait, qui correspondent chacune à un archétype rigoureux comme un blason: la naïade en maillot de bain souriant dans le ciel nocturne d'une ville, et le couple en habit de noces trônant sur la cheminée fleurie d'une salle à manger...