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Ces derniers temps, Walt Disney doit se retourner dans sa tombe. L'homme était déjà mal aimé et mal compris. Son œuvre était déjà régulièrement confondue avec les productions sans âme sorties des studios Disney depuis sa mort. Identifié par son nom à la compagnie californienne dont il sert de logo, il est devenu le symbole inégalé de l'impérialisme culturel américain. Aujourd'hui, après la succession de démêlés que vient de connaître le groupe Disney, sa réputation a franchi une nouvelle étape vers la disgrâce.

L'OPA lancée par Comcast, le leader du câble aux Etats-Unis, a révélé la gravité de la crise traversée par la compagnie Disney, devenue une proie pour les « poseurs de tuyaux » désireux de mettre main basse sur cette icône de l'économie américaine et son précieux catalogue de films. La fronde interne lancée par les intérêts les plus divers - depuis les fonds de pension jusqu'au propre neveu de Walt Disney, Roy - a confirmé le discrédit dont est l'objet sa direction. Elle a mis en évidence l'usure d'un Michael Eisner en panne d'inspiration, responsable de la fuite calamiteuse des meilleurs talents du dessin animé vers ses nouveaux concurrents, Pixar et Dreamworks. Enfin, maladresse suprême, la décision de refuser la distribution du dernier brûlot de Michael Moore sur le clan Bush a appris à tous ceux qui l'ignoraient encore les liens plus qu'étroits entretenus par la compagnie avec les élus du parti républicain.

Cette actualité peu glorieuse ne contribue pas seulement à banaliser une œuvre réduite au rang de « trésor de guerre » évaluée à l'aune de sa seule valeur marchande. Elle ne ravive pas seulement la perception d'une firme assimilée à la composante la plus réactionnaire de l'Amérique. C'est comme si ces avanies venaient sceller cette étrange amnésie collective qui nous fait perdre jusqu'au souvenir de l'estime et du succès critique dont Disney jouissait de son vivant ; et faisait autrefois de lui l'un des cinéastes les plus populaires du XXème siècle, avec Charlie Chaplin, tant auprès du grand public que de nombre d'artistes, d'intellectuels et de critiques de tous bords. Or, est-ce la faute de Disney si, quarante ans après sa disparition, ses pâles héritiers enchaînent les bévues et les décisions à courte vue ? Est-ce sa faute si, prisonnier du mythe fade et abusif de l' « homme aux histoires de souris, de canards et de bambis » (A. Baricco), il est devenu l'otage des pourfendeurs de la sous-culture divulguée par les médias de masse comme de ses hagiographes, chantres d'une Amérique nostalgique, auto-centrée et bien-pensante ?

Aussi, souvenons-nous du véritable Disney. Quelques faits oubliés ou méconnus de sa vie, de son travail et de sa personnalité suffisent à faire surgir une figure de créateur autrement complexe que les mauvais chromos en vogue. Sans rien occulter de la face sombre du personnage - l'idéologue ultra-conservateur, le moraliste puritain, le patron de choc et même l'agent subalterne du FBI - ils permettent de mesurer le gouffre qui s'est creusé entre la conception que se faisait Walt Disney de son art et l'image qu'en donne aujourd'hui la terne gestion de la compagnie.
Parmi les idées reçues sur Disney, l'une des plus coriaces est celle du rustre inculte du Midwest, dont l'univers se limiterait à l'Amérique de Mickey et de Main Street - à peine enrichi par l'adaptation de quelques contes de fées européens. Or, l'homme était bien plus cultivé et bien meilleur connaisseur de notre continent, où il s'était maintes fois rendu tout au long de sa vie, qu'on ne l'a prétendu. Fasciné par la culture populaire de l'Ancien Monde, féru de contes (de Grimm et Perrault à Andersen et Collodi), de fables (d'Esope à la Fontaine), de romans d'aventure (de Walter Scott à Jules Verne), mais aussi des arts forains et des sciences de l'illusion de l'Ancien Monde (des automates de Vaucanson aux dioramas de Daguerre et aux trucages de Méliès), il a placé ces influences au cœur de son œuvre - de ses films comme de ses parcs d'attraction - au point d'être souvent passé dans son propre pays pour un dangereux europhile ...

Loin d'avoir toujours été le reflet d'une Amérique opulente et sûre d'elle-même qu'on retient de son univers, les dessins animés de Walt Disney ont longtemps dû leur popularité à leur fonction de porte-parole du peuple des déshérités. D'abord avec l'«ingénieux et mythologique Mickey» (J-L Borges) des débuts, une créature très éloignée de la bestiole bien nourrie et sirupeuse qu'on a connu depuis. Alors un authentique prolétaire des champs et des banlieues, mal dégrossi et asocial, ses facéties l'exposèrent même plus d'une fois à la censure des Etats les plus sourcilleux de la « bible belt ». Puis avec les « Trois Petits Cochons », le premier grand succès de Disney sans Mickey. Sorti en pleine Dépression, ce film fut reçu par le public américain comme une fable revigorante où le loup maraudeur était l'image
transparente pour tous de la violence de la machine économique et du chômage de masse.

Rien non plus n'est plus erroné que d'imaginer le parcours de Disney comme une suite de succès commerciaux sans risque, l'exploitation du filon facile de Mickey alternant avec d'opportunistes et juteuses adaptations de contes. Au contraire, il dût imposer un à un ses projets tirés du patrimoine européen, contre l'avis de son entourage qui ne jurait que par Mickey et ne cessait de lui réclamer « more mice » (plus de souris). Anticipant également sur les avancées technologiques, Disney ne cessait de prendre des risques pour innover dans l'art du dessin animé: la première bande-son musicale (Steamboat Willie), la première caméra introduisant la profondeur de champ (Pinocchio)... D'ailleurs, fort peu de ses coûteux long-métrages furent des succès commerciaux lors de leur sortie, et des échecs financiers répétés le menèrent plusieurs fois au bord du dépôt de bilan.

Enfin, en ces temps où l'on célèbre le Débarquement allié en Europe, il est utile de rappeler le rôle joué par la compagnie durant le deuxième conflit mondial. Après un bref flirt avec l'ultra-droite isolationniste, Disney se ressaisit et mobilisa ses équipes dans la production d'innombrables films pour l'armée, l'administration et l'industrie de l'armement. Ce fut aussi Walt Disney qui accueillit dans ses locaux le démocrate Frank Capra au moment où celui-ci se lança dans sa célèbre série de documentaires tournés sur le front « Why we fight ». La compagnie Disney fut ainsi le seul studio américain à s'engager durant toute la guerre contre le fascisme - au prix fort, puisque la firme en sortit exsangue - alors que les majors d'Hollywood n'avaient pour la plupart jamais connu pareille prospérité.

Les dirigeants actuels de la compagnie, ou les éventuels repreneurs de demain, devraient méditer la leçon qui se dégage du destin de l'artiste Walt Disney. Ils gagneraient - s'il n'est pas trop tard - à revenir à certaines des valeurs qu'il a incarnées : une créativité permanente, un sens de l'innovation rarement mis en défaut, une culture du risque, une curiosité jamais démentie. Et, malgré ses positions idéologiques partisanes, un esprit d'ouverture qui l'amena par exemple à recevoir longuement le grand cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein lors de son séjour aux Etats-Unis. Et ce fut le même Eisenstein, l'auteur du « Cuirassé Potemkine » et de « la Grève » qui - au risque d'étonner tous ceux dont le choix se porte les yeux fermés vers le cinéma de Michael Moore contre celui de Disney - devait dresser savamment son éloge en n'hésitant pas à écrire : « L'œuvre de Walt Disney, la plus grande contribution du peuple américain à l'art ».

Bertrand Mary
Juillet 2004

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